Dis-moi, Muse, dans la Grèce d’autrefois quelle est cette ville sacrée dont tout le monde parle, quelle vision en eut Cassandre. Elle vit cette magnifique cité soudain ensevelie. Chante, déesse, son histoire antique : ses travaux, ses jardins, ses combats, ses amours, ses déceptions, ses héros et ses boutiques.
Tout commence dans la Grèce Antique. La ville d’Herculanum était une petite ville de vingt mille habitants. On s’y ennuyait ferme, la routine régnait, rien ne sortait du commun. Sa grand-rue n’abritait que deux ou trois magasins tous aussi banals les uns que les autres et les rues adjacentes n’étaient pas plus gaies.
Hercule, le fondateur de la ville, rentrait de guerre, vainqueur. Le peuple décida de lui rendre honneur et organisa de nombreux travaux en faisant appel au plus grand architecte de l’époque, lequel avait le souci d’ouvrir de grandes avenues pour remplacer les petites ruelles trop souvent inondées par les marécages des grenouilles sacrées. Que choisir pour recouvrir le sol de la ville ? se demandait-on. Du marbre, du carrelage, de l’or, de la moquette, du linoléum, du parquet vitrifié ? Non, des dalles, encore des dalles, toujours des dalles, que des dalles, répondait invariablement l’architecte.
Son désir était de bâtir la plus grande et la plus belle cité que l’on ait jamais vue. Ainsi la paix y règnerait. Pour cela, il faudrait détruire les quartiers mal famés. Il y avait notamment les rues Hadès et Cerbère qui nuisaient à la réputation de la cité. Afin de mater les récidivistes, on mit au point un système baptisé Argus. L’idée était d’épier chaque petite parcelle de terrain. Le logo retenu pour cette action était un paon.
Malheureusement le plan de l’architecte était trop savant, les contremaîtres avaient du mal à le suivre : les rues tournaient en rond, à gauche, à droite, certaines n’étaient pas finies, des boyaux étaient condamnés, d’autres s’enfonçaient sous terre telles des catacombes, beaucoup s’achevaient en impasse. Il allait falloir beaucoup de temps pour venir à bout de ce chantier.
Hercule parcourait la ville pour surveiller l’avancée des travaux. Sur son chemin, il voyait toutes sortes de monstres. Son seul but était de les exterminer. Poncho Sansesse, son fidèle compagnon, lui rappelait sans cesse que la ville était maintenant tranquille et qu’il n’y avait plus de monstres. Mais en vain.
Un jour, un chat passa devant eux, miaulant à la poursuite d’une souris. Le brave héros sortit aussitôt son épée et s’exclama : « Je t’ai trouvé, lion de Némée. Moi, Hercule, fils de Zeus, je rapporterai ta dépouille. On dit que tu as la peau impénétrable, alors tu vas goûter à mon épée Excalibur. » D’un coup d’épée, il lui ôta la vie et dit : « Tu n’es point grand et tu es beaucoup moins fort qu’on ne le prétendait. »
Un autre jour, dans sa folle envie de protéger sa cité, il chercha dans tous les recoins de la ville, la seule, l’unique, l’hydre de Lerne. C’est un pauvre charmeur de serpents qui en fit les frais. En effet, il était placé derrière un mur, ses paniers devant lui. Sa flûte commença à chanter et ses serpents à s’élever. Hercule, qui passait de l’autre côté du mur, n’hésita pas quand il vit les sept têtes s’élever, il tira son épée de son fourreau et décapita la bête immonde. Le charmeur indien se leva et protesta vivement dans sa langue avec vigueur et force gestes. Notre héros lui dit : « Je comprends ta terreur, étranger, tu as dû tremper ce qui te sert de toge. Face à un tel monstre, tout autre que moi aurait été paralysé. » Poncho Sansesse apaisa la colère de l’artiste indien en lui donnant sa bourse.
Or durant ces grands travaux, un vrai danger planait, bien plus grave que les ridicules soucis d’Hercule. La petite Cassandre sur son cheval de bois eut alors une vision : elle vit la ville d’Herculanum soudain ensevelie, envahie, recouverte par des nénuphars et grouillante de grenouilles coassantes. Cassandre était donc décidée à annoncer la mauvaise nouvelle à tous les habitants de la cité. Elle partit alors au triple galop sur son cheval de bois, plus vite que la biche de Cérynie.
Elle alla d’abord voir Agamemnon, mais prit la fuite devant l’horrible scène qui se déroulait devant elle : Clytemnestre était assassinée par son mari.
Elle décida alors d’aller à la rencontre d’Œdipe mais celui-ci refusa de la croire et resta aveuglé. La ville était trop magnifique pour pouvoir tomber aussi bas.
Elle se dit qu’Égée l’écouterait peut-être mais quand elle l’aperçut au loin, elle cria son nom, il sursauta et tomba dans la mer. Au large, le vent soufflait dans l’immense voile blanche du bateau de Thésée.
En désespoir de cause, elle galopa jusque chez Narcisse. Mais il ne l’écoutait pas, tout occupé qu’il était à mirer sa magnifique beauté dans le bouclier que Pâris avait oublié. Il s’admira tellement qu’il s’en cogna la tête sur le bouclier. Il voulait que le miroir lui-même étincelât de toute la beauté de Narcisse. Étourdi, il tomba dans les bras d’Hélène qui venait rendre visite à Cassandre. Au premier regard, elle fut charmée par sa beauté. Narcisse lui présenta ses excuses, Hélène semblait prendre ces quelques mots pour une déclaration d’amour. Elle prenait pour elle-même les sourires d’autosatisfaction que Narcisse s’adressait.
Tandis que Narcisse s’en allait en continuant de se regarder dans le bouclier, Hélène resta auprès de Cassandre pour lui demander quelques conseils au sujet de son ami. Cassandre lui répliqua que Narcisse n’aimait que lui-même mais Hélène gardait espoir. Cassandre lui révéla aussi que le grand amour de sa vie serait plus grand, plus fort que Narcisse et qu’il serait le fils d’un dieu. Hélène avait essuyé jusqu’à présent pas mal de refus : Morphée s’était endormi en pleine soirée romantique, Ulysse prenait trop souvent le large avec les sirènes, Thésée avait préféré courir après le Minotaure. Il faut dire qu’Hélène était une belle femme, mais elle était dépourvue de compétences intellectuelles.
Un beau jour, la chance lui sourit enfin : elle rencontra Polyphème. La rencontre – dans les écuries d’Augias – n’était guère romantique. Alors qu’Hélène était en train de seller son cheval, Polyphème entra et lui proposa de l’aide. Dès lors, ils se regardèrent mutuellement dans les yeux l’un de l’autre (ils en avaient trois à eux deux). Ce fut le coup de foudre, plus fort que celui de Zeus. Ils se regardaient et s’approchaient l’un de l’autre, elle d’une grande beauté, lui grand et fort, comme l’avait prédit Cassandre. On les surnomma donc la belle et la bête. Ils se marièrent, la noce se passa joyeusement, d’ailleurs la belle-famille semblait apprécier le cyclope jusqu’au moment du repas où Polyphème, affamé, prit sa belle-famille pour des amuse-gueule. Hélène éprise de son charme bestial lui pardonna tout. Ils eurent douze enfants (six ressemblaient à leur mère, six à leur père), très doués et efficaces pour toutes sortes de travaux.
Pendant ce temps, Cassandre, agacée par les rêveries d’Hélène, était repartie dans sa quête désespérée d’une oreille prête à l’écouter mais elle s’était perdue dans le labyrinthe qu’était devenu Herculanum en travaux. Elle finit par rencontrer Orphée et put se confier à lui. Contre toute attente, le musicien y puisa l’inspiration. Il composa aussitôt un trio pour lyre, flûte de paon et tambourin. Tout le monde s’endormait en entendant sa musique, Orphée morflait et se faisait surnommer Morphée. On prit l’habitude, lors des banquets consacrés à Dionysos, de l’attacher à un arbre et de le bâillonner pour poursuivre la soirée en toute sérénité, attablés ( ?) autour d’un bon sanglier (ceux de la région d’Érymanthe étaient les plus réputés).
On raconte que cette mélodie fut employée par Ulysse (qui s’était absenté, disant qu’il allait chercher du bon tabac pour sa tabatière) pour endormir les prétendants qui convoitaient la toison d’or que tissait lentement mais sûrement Pénélope.
En l’absence de tabac, Pénélope désespérée s’était mise au chanvre. Ce mélange risqué la fit piquer du nez, et sa belle toison finit trouée. Ariane, qui faisait tapisserie seule sur un banc, jaillit comme une fusée pour éteindre l’incendie et proposa son fil rouge du sang du Minotaure, fit taire la musique et recousit la toison sang et or dans le plus grand silence.
Cette fameuse toison représentait une femme aux cheveux longs, couverts d’un voile, au sourire énigmatique, ses mains l’une sur l’autre, signe d’impatience. Elle était vêtue d’une robe sombre. Derrière elle, un paysage aux couleurs d’automne. Avec son sourire en coin, elle incarnait l’idéal féminin. La raison de celui-ci ? Son mari était parti depuis vingt ans et elle espérait bien qu’il était mort depuis.
Après ces nombreuses années passées à essayer de sauver Herculanum, Cassandre était devenue une vieille femme à la peau fripée, son cheval de bois s’était transformé en chaise roulante. Aucune aide ne lui avait été fournie par ses amis, nul n’avait voulu la croire.
Les travaux étaient terminés, un nettoyage de la ville s’imposait. Herculanum allait devenir la plus belle cité de tous les temps. Un grand homme musclé à l'oreille percée répondant au nom d’Ajax décida de nettoyer entièrement la ville. Cet homme était réputé pour sa chauve attitude et sa fermeté contre les bactéries. Il était multi usages et faisait des ravages contre la Grèce. Il décida de détourner le fleuve voisin pour donner un bon coup de propre. Mais il vit un peu grand… Ce fut le déluge, Cassandre flottait sur son vieux petit cheval de bois et y recueillait tous ceux qu’elle pouvait.
La ville ne fut pas nettoyée pour autant et devint encore plus sale. L’eau stagnait, des grenouilles coassantes avaient envahi la cité, les dalles de Dédale avaient disparu. Ainsi finit l’histoire d’Herculanum, noyée.
Désormais on croirait enfin aux prophéties de Cassandre.